Le fantasme de l'IA ou nos propres démons éternels
On ne parle plus que d'elle, comme d'un phénomène nouveau. Impossible de consulter les médias ou les réseaux sociaux sans tomber sur les interrogations angoissées quant à une intelligence artificielle qui s'émanciperait de sa tutelle humaine et deviendrait une menace pour notre espèce. Lorsqu'il ne s'agit pas de ce revival de 2001 l'Oyssée de l'Espace (Hal, vous vous rappelez ?), on nous assure que demain les robots et l'IA auront condamné 90% de l'humanité au chômage et à la misère.
Pour avoir fait mes premiers pas dans les technologies de l'information chez un des leaders en traitement du langage naturel, je me rappelle encore à quel point l'enthousiasme certes naïf des années passées pour l'intelligence artificielle avait cédé le pas à un scepticisme exagérément méprisant, dès lors que la réalité des applications industrialisables avait refroidi les rêves fous des investisseurs. De très belles startups, à la fin des années 90, s'échinaient à expliquer la valeur (réelle) de leur technologie, dès lors qu'on l'envisageait avec une ambition novatrice, certes, mais aussi réaliste. Le tsunami provoqué par l'éclatement de la "bulle Internet" eut tôt fait de détourner les yeux et les fonds des business angels vers d'autres sirènes.
Et depuis les années 2000, tandis
que l'IA suscitait au mieux un sourire condescendant chez nombre de clients,
elle passait discrètement du fantasme à la réalité, s'insinuant progressivement
dans une foule d'applications sans que leurs utilisateurs n'y prêtent
attention.
Mais voici le temps où ces
technologies atteignent de nouveaux seuils de sophistication, notamment grâce
aux opportunités offertes par la mise en réseau des ressources : tant la
puissance de calcul que les données. Et aussitôt repart l'ébullition
médiatique, tant chez les prosélytes que chez les prophètes de l'apocalypse qui
nous prédisent sinon l'avènement de la dictature des machines, du moins la mise
sur la touche de la quasi-totalité de l'humanité.
Même les mésaventures de
Microsoft avec Tay ont pu alimenter ces peurs fantasmatiques, tandis qu'elles
auraient dû rationnellement nous rappeler à quel point l'intelligence
artificielle nous en apprend... sur nous-mêmes, puisque ces systèmes à
apprentissage se nourrissent de ce que nous voulons bien leur donner de notre
âme et de notre esprit. On s'est en effet rapidement rendu compte que les
dérapages de Tay avaient été délibérément orchestrés par la lie de l'humanité,
en gavant la pseudo-androïde de contenus plus que tendancieux. Ces tristes
sires nous auront au moins offert, très involontairement, une excellente leçon
de réalisme et d'éthique, nous rappelant que l'IA serait ce que nous
déciderions d'en faire.
Oui, il est très probable que le
volume de travail humain décroîtra encore à l'avenir du fait des progrès de
l'intelligence artificielle et de la robotisation. Si vraiment l'IA devait
aboutir à une décroissance de la valeur ajoutée produite, ce serait un comble
et elle n'attiserait pas autant les convoitises ni les craintes. La valeur
totale produite par nos sociétés n'est-elle pas la seule condition réelle de
leur bien-être ? L'intelligence artificielle peut tout aussi bien favoriser
l'exacerbation d'un néolibéralisme toujours plus inéquitable que hâter
l'avènement de nouveaux modèles sociaux à inventer.
©
Christine REYNAUD, Nouveaux Meess@ges

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