jeudi 5 septembre 2019

Totems et tabous dans l'entreprise primitive 

Article 2 : Gradus at Parnassum


Toujours tu t'élèveras : plus haut, plus fort... et plus cher. Sous peine de te voir marqué(e) du sceau de l’infamie. 

Cette loi tacite est si profondément inscrite dans le monde du travail qu'elle condamne nombre de demandeurs d'emplois, jugés trop vieux / trop chômeurs depuis plusieurs mois / trop usés / pas assez leaders dans l'âme pour prétendre à un poste au moins égal au dernier qu'ils occupaient, mais par avance interdits de toute rétrogradation en titre, prestige, salaire. La même loi condamne au burnout inéluctable ceux qui seraient tentés d'y échapper en levant le pied dans une fonction qui les laisse respirer.

La croissance professionnelle est un tabou aussi indiscuté que la croissance économique.

A l'heure où l'on déplore la restriction croissante de la contribution humaine à la production de valeur, la difficulté des seniors à se maintenir dans l'emploi et plus encore à en retrouver un, de tels carcans idéologiques ne sont plus tenables. 

Et les fins de carrière ne sont pas seules visées : amorcer une reconversion peut supposer l'acceptation, au moins provisoire, d'une rétrogradation hiérarchique, sociale, salariale, ne serait-ce que parce qu'elle suppose une nouvelle phase d'appropriation du métier. Les employeurs sont extrêmement frileux à recruter un.e candidat.e jugé.e surqualifié.e, malgré les arguments les plus solides quant à la motivation de l'impétrant.e. 

Il est pour le moins étonnant que des directions d'entreprises aient tant de mal à admettre ces paris sur l'avenir, qui ne sont autres que des démarches d'investissement ! 

Quant à la poursuite du bonheur d'exercer un métier plaisant sans autre ambition de pouvoir, de gloire ou de revenus toujours plus gros, la quête de l'équilibre ou le simple souci de préserver sa santé, ce ne sont visiblement pas des préoccupations légitimes du candidat à un poste quelconque. 

Pouvons-nous encore nous permettre une telle obstination dans la croissance forcée ? 

Christine Reynaud

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